« Des femmes » de Wajdi Mouawad, beaucoup de bruit pour peu d’effet…

Difficile de parler de rallye théâtral à Montréal sans prendre exemple sur la création « Tragédies romaines » présentée lors du FTA 2010 (http://patwhite.com/node/10676) et dont la mise en scène d’Ivo van Hove travaillait certaines des plus grandes œuvres de Shakespeare : Corolian, Jules César, Antoine et Cléopâtre. Six heures mémorables, un public essoufflé par tant de beauté et par tant de finesse dans le jeu d’acteurs belges au plus haut de leur art. Et finalement, des ovations d’une quinzaine de minutes, émouvantes. Le public, tout comme les acteurs, avait vécu une expérience unique...

Alors quand vendredi dernier (6 mai), on nous propose en première médiatique au TNM de vivre un véritable marathon théâtral aux couleurs de Sophocle avec les Trachiniennes, Antigone et Electre, le tout mis en scène par Wajdi Mouawad, on a hâte, très hâte, et on espère que la magie opérera à nouveau.

Autant vous le dire tout de suite : ce n’est pas le cas. Si vous vous attendiez à rester obnubilé pendant six heures, que vous croyiez applaudir à bout de bras une mise en scène totalement novatrice ou encore que vous vouliez saluer le jeu de tous les acteurs sur scène, vous pouvez faire demi-tour. À un tel point d’ailleurs que, comme beaucoup d’autres, nous avions prévu d’assister aux trois représentations mais nous sommes partis à la fin de la deuxième…

Pour sa trilogie « Des femmes »,Wajdi Mouawad propose deux volets qu’il juxtapose au gré des pièces : le théâtre avec Sylvie Drapeau, Olivier Constant, Samuël Côté, Marie-Ève Perron, Charlotte Farcet et Patrick Le Mauff; la musique avec Bernard Falaise (guitare), Benoît Lugué (basse), Guillaume Perron (percussions) et Igor Quezada (chant). La scène, partiellement amovible pour passer d’une tragédie à l’autre, est séparée par des rails dont le demi-cercle délimite la scène principale. Les instruments sont répartis aux quatre coins de la scène et permettent ainsi aux quelques musiciens-chanteurs d’intervenir à plusieurs moments lors des trois créations.

Dans les Trachiniennes, Wajdi Mouawad attribue le rôle principal à Sylvie Drapeau. Éloquente, émouvante, celle-ci donne le ton à cette pièce qui raconte l’histoire de Déjanire, épouse d'Héraclès, qui par amour, ferait tout pour que son mari reste éperdument amoureux d’elle plutôt que de s’enticher d’une captive ramenée à la suite d’une de ses victoires.

De manière générale, la pièce, contemporaine lors de l’introduction où les artistes s’abritent de la pluie sous une toile imperméable ou encore pendant les moments chantés, reste très classique. Malgré la prestance de Sylvie Drapeau et le passage remarqué de Samuël Côté dans le rôle de son fils, il n’y a rien de nouveau au soleil. Les costumes et les décors reprennent les éléments de Sophocle sans pourtant apporter la modernité du chant des artistes sur scène. Dommage.

Dans Antigone, la mise en scène évolue. Le public assiste à un semblant de modernité lorsque quelques artistes, Patrick Le Mauff en chef de file dans le rôle de Créon, arrivent dans des tenues qui se rapprochent du complet de ville plutôt que la tunique d’usage à l’époque. Le contraste s’accentue avec les chansons jouées et les dialogues mis au gout du jour dans cette création. Patrick Le Mauff est très convaincant dans son rôle d’homme d’affaires. Charlotte Farcet l’est moins dans la peau du personnage d’Antigone. À son arrivée sur scène, on ressent le désespoir, cette sombre folie qui la pousse à enterrer son frère même si Créon a interdit à tout citoyen de le toucher, de le pleurer et de lui offrir des rites de passage. Après une heure trente, Charlotte Farcet n’a pas changé : même ton, même gestuelle, même regard haineux.
L’intensité suffocante d’Antigone n’est pas au rendez-vous. Il en est de même pour Richard Thériault qui n’arrive pas à outrepasser la performance de Patrick Le Mauff pour donner un tant soit peu de crédibilité et de prestance à son personnage, Coryphée. Dommage, à nouveau.

Le problème avec ces deux créations, c’est que Wajdi Mouawad est pris entre le classicisme d’un texte parfait et la modernité qu’il veut insuffler à chaque passage. Le contraste n’est pas intéressant, du moins, pas aussi intéressant que celui que l’on retrouvait par exemple chez Projet Andromaque à l’Espace GO (http://patwhite.com/node/11999). Antigone aurait pu être le symbole des révolutions contemporaines qui ont secoué la planète. Au lieu de cela, c'est une pâle copie version rock que l'on nous sert au TNM.

Vous me direz, quand au bout de trois heures trente de représentation, vous n’avez pas trouvé ce que vous cherchiez, vous repartez chez vous. C’est ce que nous avons fait… Espérons qu’Électre servira un bien meilleur dessert que le plat principal auquel nous avons eu droit vendredi dernier.

Présenté en cycle complet ou en créations individuelles jusqu’au 6 juin au TNM.

Les Trachiniennes / Antigone / Électre
trois histoires de Sophocle
traduction Robert Davreu
mise en scène Wajdi Mouawad
conseil artistique François Ismert
Compagnies de création : Au Carré de l'Hypoténuse (France) /
Abé Carré Cé Carré (Québec)

Plus de renseignements sur : http://www.tnm.qc.ca/saison-2011-2012/Des-femmes/Des-femmes.html

Crédit Photo : Jean-Louis Fernandez

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