Benoît Brière remonte sur les planches avec le spectacle « Le boss est mort »

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28 mars 2012 - 00:00

Benoît Brière a accepté de relever le défi d'interpréter un personnage créé il y a quarante ans, dans la pièce « Le boss est mort », tiré de l'oeuvre d'Yvon Deschamps. Seul sur la scène, Brière fait revivre le monde ouvrier du quartier Saint-Henri à Montréal. Entrevue avec ce féru de la scène aux milles talents.

Un défi de taille

Avec « Le boss est mort », Brière se trouve devant un gros défi, celui d'incarner un personnage d'Yvon Deschamps. « C'est un gigantesque défi, dit le comédien. C'est une histoire abracadabrante d'ailleurs, parce qu'Yvon, je le connaissais peu, on se croisait à l'occasion, lors d'événements, et c'est un homme que j'ai tout le temps tellement admiré. J'étais convaincu d'avoir suivi Yvon dès ses premières heures, même si je n'ai pas l'âge. Il a commencé en 1968 et je suis né en 1965. Ça ne se peut pas que mes parents m'ai amené voir son show à l'âge de trois ans. Yvon Deschamps, tout acteur qu'il était, à priori quand il a été obligé d'écrire son premier monologue pour l'« Osstidcho » au Théâtre de Quat'sous, en 1968, j'étais convaincu de l'avoir vu. Mais non, je l'ai entendu. Le frère de ma mère, Jean-Guy, avait tous les disques d'Yvon, et ça tournait en boucle sur le « pick-up ». Donc j'ai toujours été convaincu de tous les connaître. Je suis un admirateur sans borne et un jour tu reçois un téléphone chez toi d'Yvon Deschamps qui te dit qu'il a un projet pour toi. Tu lui réponds que tu te rends où il veut! »

Yvon Deschamps a lui-même proposé à Benoît Brière d'incarner son personnage. « Il a raconté que ça faisait une vingtaine d'années qu'il voulait mettre en pièce de théâtre ses cinq ou six premières années d'écriture, rapporte Benoît, ce qui correspond a environ une dizaine d'heures de matériel de scène. Il a toujours dit qu'il écrivait pour le gars de la shop, même si tout le monde a toujours pensé qu'il écrivait pour lui. Il m'a fait lègue ni plus ni moins de ses premières années d'écriture en disant que ça lui tentait de faire un show de théâtre. Par aveuglement, j'y suis allé. Il m'a demandé quel metteur en scène je verrais, et j'ai dit Dominic Champagne, qui est le fan numéro un d'Yvon Deschamps. Il est arrivé avec Michel Crête, à la scénographie. »

Synthétiser dix heures de matériel d'Yvon n'est pas chose aisée. « Nous nous sommes assis, Yvon, Dominic, Michel et moi et nous avons décortiqué les textes. À quoi peut ressembler la structure de ce show là? Rapidement on a décidé que ça allait commencer par « Les unions qu'ossa donne » et que ça finirait avec « La mort du boss ». Pendant deux ans je lisais les textes de Yvon Deschamps devant Yvon Deschamps, c'est pas facile. Ses textes sont faits d'une syntaxe particulière. Il les a mis en langage parlé en plus d'en faire un pastiche d'artisan de fin des années 60 de Saint-Henri. Cette pièce là est basée sur le mélange de deux gars qu'Yvon a connu quand il était petit. Un père de famille qui triturait la langue à qui mieux mieux en essayant de bien parler devant les dames et l'autre, un gars aveuglément admirateur de son patron, sont devenus le personnage d'Yvon. Donc on a pris le temps de bien travailler ça, mais c'est des gros souliers à chausser », confirme Brière.

Toujours actuels, quarante ans plus tard

Les sujets proposés par Yvon Deschamps il y a une quarantaine d'années sont encore très actuels. Benoit Brière raconte qu' « on a gardé surtout ce qui était très personnel pour le personnage, moins anecdotique, exception faite du monologue « Le câble ». On parle de l'époque à laquelle il y avait quatre boss et tout à coup il y en a eu treize. Les jeunes qui viennent voir le show disent « Vous aviez pas quatre boss! » Aujourd'hui ils en ont 922 et trouvent que c'est pas assez. Hormis cette anecdote là, dans « Le câble », on décrit tellement bien le personnage, son côté naïf et son rapport avec les américains que c'était intéressant de le garder. On est aussi allés chercher des thèmes comme la sexualité, comme « Dans ma cour » et le thème du bonheur. On en a malheureusement mis beaucoup de côté. Yvon aurait voulu faire dix heures, mais il a fallu couper. Cette courtepointe là du dix heures de matériel, tantôt faite de monologues complets et tantôt faite de parties, crée une structure théâtrale. »

Un des défis d'interpréter du Yvon Deschamps est de se décoller de son interprétation. « Je suis vraiment effacé derrière le gars qu'est le personnage d'Yvon, souligne Benoît. La pièce commence avec la mort du boss de ce gars là, tandis qu'en 1969, Yvon ne savait pas encore qu'il allait écrire « La mort du boss » cinq ans plus tard. Mon interprétation est plus teintée de la peine que le personnage a, de la tragédie qu'il vit. Donc c'est différent en partant. Mais en même temps on a toujours connu l'oeuvre d'Yvon Deschamps à travers Yvon Deschamps. C'est un peu comme une chanson des Beatles, tu peux bien essayer de faire ta version à toi, mais ça ne sert à rien de faire « Love Me Do » en tchatcha, tu vas te faire tirer des tomates. Donc c'est sûr que mon interprétation se veut différente, parce que je l'interprète dans un contexte différent, mais nous n'avions pas la volonté de dire qu'il ne fallait absolument pas que je tombe dedans. Mais je ne voulais pas faire une pâle imitation, je ne suis pas imitateur, et ce show là est une tragédie grecque, il ne fallait pas tuer l'émotion dans l'oeuf. Il fallait aller vraiment ailleurs, sauf que les gens, à certains passages, veulent entendre l'interprétation « Deschantesque ». Ils ne veulent pas entendre « On ne veut pas le savoir, on veut le voir », ils s'attendent à ce que je dise « On veut pas l'sawouère, on veut le wouère ». Il faut que ça rentre comme ça rentrait à l'époque et ça m'étonne toujours de voir comment les gens connaissent les répliques mot à mot. »

Michel Crête est arrivé avec l'idée de la shed comme décor. « La shed est une réalité qui existe encore un peu dans Saint-Henri, notamment dans la ruelle où a grandi Yvon, dit Brière. Aujourd'hui la ville a enlevé presque toutes les sheds à bois et a seulement gardé les fameux escaliers en colimaçon, parce que c'étaient des nids à feu. Donc on a choisi ça parce que c'est très représentatif, mais il fallait que ça soit très actuel en même temps. En plus, ça peut très certainement faire penser à une potence. Comme la pièce a été créée pour le Quat'Sous, il fallait que la structure soit petite. Mais nous étions aussi conscients que nous allions devoir sortir du Quat'Sous, c'est pourquoi nous sommes restés dans le minimalisme. Ça fonctionne aussi bien dans les petites salles que dans les grandes salles. »

Un homme et son public

Benoît est seul sur scène et toute la pression repose sur ses épaules dans cette pièce. « Depuis ma sortie de l'École Nationale de Théâtre en 1991, Rozon me dit que je devrais présenter un one man show, se souvient Benoît. J'ai beaucoup de respect pour le métier d'humoriste, mais ce n'est pas quelque chose que je pense avoir. J'aime me faire raconter une histoire, quand on me parle. Je me disais donc que je voudrais bien, sauf qu'il faudrait une structure théâtrale. Quand Yvon m'a appelé pour ce projet là, pour présenter des textes qui avaient déjà été éprouvés et qui sont extrêmement forts, je trouvais ça capotant et je me suis dit ça je peux le faire. Mais j'avoue qu'en tant que joueur d'équipe, parfois je me sens un peu seul sur scène. C'est très exigeant le théâtre et il y a des gens qui arrivent dans la salle les bras croisés et qui disent « c'est mieux d'être bon, parce que je l'aime moi Yvon ». Je dois donc livrer la marchandise. Mais c'est agréable, c'est un show extraordinaire à faire. »

La réaction du public est différente à chaque représentation. « Je n'ai pas eu de tangente jusqu'à maintenant. Ce n'est jamais pareil, parce que ça vient parler aux gens. Il y en a qui préfèrent en rire beaucoup et d'autres que ça éprouve. Quand le drame prend le dessus, j'essaye de ramener le public vers les côtés plus légers et vice versa. Ce n'est pas parce que le public n'aime pas, c'est que ça émeut, déstabilise et jette par terre. »

Certains artistes prétendent qu'ils font de l'art pour faire de l'art. Mais pour Benoît Brière, « la reconnaissance du public est impérative, sinon je n'existe pas. Je ne suis pas devenu comédien pour jouer dans mon salon. Je veux jouer devant du monde, communiquer. Le théâtre est un art de communication. Il n'y a pas de théâtralité s'il n'y a pas une tierce personne qui vient écouter. C'est un immense besoin d'amour, sinon ce serait facile de faire ce que je fais, juste mettre les mots dans l'ordre. Mais non, chaque fois je me dis « ce soir, ça se passe entre eux autres et moi ». Si je ne suis pas capable de livrer la marchandise, je vais être bien déçu. En principe je devrais toujours être meilleur qu'hier, parce que j'ai un spectacle de plus d'expérience. Je me mets beaucoup de pression. C'est deux heures et demi de travail pour arriver à un deux minutes d'applaudissements et de bravo. Ces deux minutes là, c'est ma nourriture, c'est mon salaire. »

La pièce « Le boss est mort » sera présentée dans 38 villes, pour un total de 54 représentations, dont quatre au Monument National du 28 au 31 mars 2012.

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