L’Opéra de Quat’Sous à l’Usine C : à quelques cheveux du grandiose

En montant l’Opéra de Quat’Sous – classique de Bertolt Brecht maintes et maintes fois revisité depuis sa création en 1928 – Brigitte Haentjens prend le risque d’être comparée aux productions très récentes du TNM en 2010 et du Trident en 2011. Heureusement pour la metteure en scène, son travail inspiré et l’équipe de surdoués qui l’entourent lui permettent d’offrir un grand moment de théâtre musical à l’Usine C jusqu’au 11 février.
Lorsque Jonathan Jeremiah Peachum, roi de la crapule et de la mendicité, apprend que sa fille Polly s’est mariée en secret avec le Capitaine Macheath, prince du crime et de la corruption, un conflit gronde dans les rues de la métropole.
C'est à Jean-Marc Dalpé qu'on a demandé d'adapter cette œuvre originalement située dans les rues de Londres et rendue dans un français international un peu trop propre. Avec le talent qu'on lui connait, le dramaturge a québécisé les dialogues et les chansons avec justesse, en plus de camper l’histoire sur le territoire montréalais avec force d’habileté. Ainsi dépoussiéré, l’Opéra de Quat’Sous nous ouvre sur un monde de mensonges, de vols, de meurtres et de trahisons où les valeurs et la morale n’ont plus leur place. La dérision avec laquelle on demande aux acteurs de se moquer des épanchements romantiques de leurs personnages est particulièrement jouissive.
Brigitte Haentjens utilise parfaitement les mots de Brecht pour nous lancer au visage une critique de notre paresse collective, nous qui nous laissons gavés par n’importe quoi, incapables que nous sommes de nous révolter. À plus d’une reprise, les acteurs s’adressent directement aux spectateurs, suggérant ainsi que les rôles puissent être inversés. Nous, spectateurs, serions finalement les personnages d’une société qui se joue de nous.
Évoluant dans une scénographie brillamment imaginée par Anick La Bissonière, les 23 artistes sur scène réussissent à captiver notre regard et notre intelligence pendant 2 h 30 sans entracte. À noter le talent incontestable des acteurs Jacques Girard, Marc Béland, Ève Gadouas, et plus spécialement celui de Kathleen Fortin. Exemple parfait d’équilibre entre le jeu, la technique vocale et la présence scénique, Kathleen Fortin est la plus grande valeur sûre du théâtre musical québécois des dernières années. Qu’on lui demande d’interpréter la méchante Mme Thenardier dans les Misérables, la douce timide Des-Neiges Verrette dans Les Belles-Soeurs ou la matriarche grossière de l’Opéra de Quat’Sous, Fortin est tout simplement parfaite. Toutes ses présences sur scène sont du bonbon.
En contrepartie, quelques-uns de ses collègues auraient tout intérêt à l’observer avec attention pour élever leur jeu d’un cran. Dans le rôle du Capitaine Macheath, Sébastien Ricard est inégal tout au long du spectacle. Le chanteur des Loco Locass n’est tout simplement pas assez fort vocalement pour transmettre les émotions qu’il tente de livrer. Ses présences sur scène ne font pas progresser l’histoire comme elles le devraient, alternant entre cruauté charismatique et détachement vers l’ordinaire. Quant à Céline Bonnier, l’actrice est tout à fait géniale dans les sections parlées de Jenny la pute, mais elle perd en solidité quand vient le temps de tenir la note. Sa voix est jolie, mais Bonnier semble manquer d’assurance et s’écoute chanter au lieu de se laisser aller.
Malgré ces quelques bémols, l’Opéra de Quat’Sous à l’Usine C fait partie des productions qui marquent l’histoire du théâtre québécois. Bien malin celui qui osera s’attaquer à ce classique de Brecht maintenant que Brigitte Haentjens a placé la barre si haute.
Commentaires
Non, pas grandiose, cet Opéra
Non, pas grandiose, cet Opéra de Quat'sous. C'est plutôt une relecture simpliste d'un texte ardu et lourd de sens. Rien de grandiose si l'on fait exprès pour oublier le contexte de la pièce: le Québec des années 30 et l'Allemagne pré-nazie n'ont rien en commun historiquement et socialement parlant. Le fait de transposer le contexte de la pièce de Brecht dans un Montréal des années 30 ne dépeint pas la montée du nazisme, la trahison, la chute de l'économie, et la perte d'unité et d'identité nationale... (Veuillez m'expliquer je vous prie la nuance; ce n'est pas la même lutte!).
Brecht, malgré la forte personnalité et toutes ces contradictions en tant que personne et qu'artiste, a dépeint une société en perte d'identité et de références... (là où nous en sommes, en ce moment!!!). La metteure en scène n'a pas pris le crachoir et a préféré se complaire dans la forme "sous broadway" de mettre en scène cette pièce, à défaut de vraiment avoir une opinion sur notre situation politico-économique. Elle semble s'être enfargée dans les fleurs du tapis en donnant un rythme lent et psychologique à ses comédiens (pour traduire le réel ou pour montrer un jeu "brechtien"). Les comédiens, malgré le travail extrême, sont souvent à bout de souffle et complètement zombies, les musiciens paraissent plus accessoires qu'accompagnateurs et sont littéralement juchés et inaccessibles, le texte est allégé mais incompréhensible non pas par le traducteur mais par l'absence de références claires entre Montréal et Berlin des années 30 (l'urgence de dénoncer le système fait place à une fresque en 3-D de personnages multi-ethniques sur scène... d'ailleurs, très mal utilisés!). Comme quoi, les paroles décrivant la démarche artistique dans le programme sonnent creux ou hermétiques après avoir vu la pièce.
La pièce présentée par Sybyllines se démarque par l'absence d'impertinence dans la mise en scène (tout le monde connaît le jeu de "Jean dit", c'était pas nécessaire de faire un simili choeur grec qui joue à ce jeu-là), des comédiens en déséquilibre physique dû au décor qui ne dynamise pas l'espace de jeu mais le rend plutôt lourd et sans mouvement, et une fin un peu trop propre pour le propos de la pièce (a-t-on vraiment besoin de la boule disco? Le Bye-Bye 2011 dénonçait la même chose, et c'était plus sarcastique!)
Un titanic à l'Usine C, en somme. Rien de grandiose à part l'accident et le nombre de pertes.
Madame Haentjens a su inspirer dans le passé, mais si elle a peur de prendre parole et de se cacher derrière les belles images de sa mise en scène, c'est qu'il y a quelque chose chez Brecht qui doit lui tomber sur les nerfs. Dommage qu'elle n'ait pas réussi à nous faire découvrir l'art de dénoncer quand on est à bout de nerfs.
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