De Zola Budd à Caster Semenya : les athlètes sud-africains brouillent les cartes encore une fois

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Caster Semenya remportant la finale du 800 mètres aux Mondiaux d'athlétisme de Berlin 2009

L'Afrique du Sud a été bannie pendant près de trente ans (1964-1992) de toute compétition sportive internationale, à cause des pratiques de discrimination raciale du régime d'apartheid qui y avaient cours. Curieusement, les athlètes originaires de ce pays continuent de faire l'objet de discrimination pour des raisons complètement loufoques.

Les présents Championnats du monde d'athlétisme, qui se terminent le 23 août à Berlin, sont au centre d'une controverse impliquant Caster Semenya, jeune coureuse de 18 ans spécialisée dans le demi-fond et à la carrière prometteuse. En effet, la Association internationale des fédérations d'athlétisme (IAAF) a imposé à l'athlète un « test de féminité », une forme d'humiliation qui a malheureusement de nombreux précédents.

À ce que je sache, il n'est pas inhabituel que des femmes de cet âge souffrent d'un surplus d'hormones androgènes, aient la poitrine plate et une petite moustache. Mais suffit que l'une d'entre elles s'entraîne intensivement et que ses muscles ressemblent à ceux d'un homme pour que les problèmes surviennent.

Caster Semenya n'en est pas moins une femme pour autant. Son cas soulève beaucoup de questions mais apporte peu de réponses : une femme blanche aurait-elle subi le même traitement? Est-ce que l'IAAF est raciste? Est-ce que les hermaphrodites (une personne sur 2000) et transgenres devraient être bannis des compétitions sportives, ou ne devraient-ils/elles pas plutôt avoir le choix du genre dans lequel ils veulent participer?

Examinons maintenant l'autre cas récent de discrimination visant un athléte sud-africain, en l'occurrence Oscar Pistorius. En 2008, ce dernier a été banni des compétitions tenues sous les auspices de l'IAAF, parce que les prothèses en carbone qui lui faisaient office de jambes étaient jugées trop performantes, lui donnant ainsi un avantage indu sur les autres athlètes! La décision de l'IAAF a été renversée par le Tribunal arbitral du sport au mois de mai de la même année. Chose intéressante, Pistorius a raté sa chance de se qualifier pour les Jeux Olympiques de Beijing, mais a brillé lors des Jeux paralympiques. Double victoire donc, puisqu'il était éligible aux deux compétitions. Qui plus est, sa masculinité n'a jamais été remise en cause!

1984 : Zola Budd contre Mary Decker, pieds nus contre Nike.

Zola Budd et Mary Decker aux Jeux Olympiques de Los Angeles en 1984

L'ostracisation des athlètes d'Afrique du Sud ne date pas d'hier. Le but du boycott était de faire pression sur le gouvernement de ce pays et redonner une dignité à sa majorité non-blanche (noire, métisse et indienne). Ces pressions étaient certes louables, et ont eu le mérite d'éveiller toute une génération au manque de cohérence du concept de « race » – à moins que ce ne fussent les publicités « Toutes les couleurs du monde » de Benetton, apparues en 1984 et capitalisant sur la diversité ethnique.

Mais là n'est pas mon propos. Je veux plutôt en venir au cas de l'autre coureuse de demi-fond Zola Budd, âgée elle aussi de 18 ans à l'époque des Jeux de Los Angeles, mais à la peau blanche comme neige – contrairement à Caster Semenya dont la noirceur ne fait aucun doute.

Courir ou ne pas courir, telle était la question pour Budd, vu le boycott mentionné précédemment. De nombreux athlètes comme elle avaient dû renoncer à leurs rêves et payer le prix de décisions dont ils n'étaient pas responsables. Budd choisit donc de courir sous pavillon britannique, après avoir facilement obtenu cette nationalité puisque son grand-père était anglais.

Dans les mois et semaines précédant les Jeux, Budd fut l'objet d'une attention médiatique particulière lorsqu'il fut dévoilé qu'elle courait pieds nus, comme tout bon Zoulou dans la savane ou gamin frappant dans un ballon crevé à Soweto. Cela aurait pu lui apporter un capital de sympathie. Or, dans la foulée des Jeux de 1984, Zola Budd fut plutôt l'objet d'une hostilité intense, pour avoir contourné le boycott et s'être prévalu de son droit à la citoyenneté britannique. Comme si le boycott effectif de l'Afrique du Sud ne suffisait pas à satisfaire les biens-pensants, il fallait absolument que certains d'entre eux s'acharnent sur une jeune athlète ne connaissant rien à la politique, afin de lui faire expier son péché d'être née au mauvais endroit.

Mais je crois fermement que la véritable cause de la tourmente médiatique entourant Zola Budd résidait ailleurs. En fait, les Jeux de Los Angeles devaient être ceux de Mary Decker. Née au New Jersey, Decker avait eu un début de carrière prodigieux mais avait connu des difficultés par la suite, ratant les Jeux de Montréal (pour cause de blessure) puis ceux de Moscou (pour cause d'anticommunisme de la part des États-Unis). Sa victoire à Los Angeles était tenue pour acquise, mais Zola Budd était tout simplement trop rapide et vint brouiller les cartes.

La finale du 3000 mètres, tenue le 11 août 1984, donna lieu à l'un des incidents les plus dramatiques de l'histoire olympique. Mary Decker chuta violemment après qu'un léger contact avec Budd, survenu dans un virage, lui fit perdre l'équilibre.

Pour avoir vu à peu près 100 fois la reprise en super slo motion (l'innovation technique la plus géniale de l'époque), je peux vous affirmer avec certitude que l'athlète qui a perdu son sang froid était Mary Decker. Pour l'enfant de 13 ans que j'étais, il était clair que cette dernière venait de faire preuve d'une immaturité crasse en refusant de céder quelques millisecondes et laisser passer une coureuse plus rapide. La chute devenant l'unique porte de sortie, Decker se laissa tomber le plus théâtralement possible, à la manière de certains joueurs de soccer qui trichent. (En 1997 l'IAAF bannit Decker de la compétition pour cause de dopage, ce qui donne tout de même un certain poids à mon choix de teminologie!)

Déconcentrée et copieusement huée, Zola Budd ralentit la cadence et termina septième. Le reste de la journée ne fut que propagande, gros plans sur le faciès grimaçant de Mary Decker et ses larmes de crocodile, tollé face à l'injustice que venait de subir le pays le plus puissant de la planète. Bref, tout pour faire mentir l'évidence des reprises en super slo mo.

Rappelons que Mary Decker chaussait du Nike, tandis que Zola Budd courait pied nus. Voilà qui démontrait toute l'inutilité des chaussures sportives conçues comme de véritables prothèses, dont le but allégué est de donner aux athlètes qui les portent un avantage sur les autres (ça ne vous rappelle pas, ironiquement, un certain Pistorius banni pour cette même raison?) Voilà surtout de quoi compromettre les millions de dollars dépensés en publicité, afin de nous convaincre d'acquérir ces coûteuses godasses.

La réputation de Zola Budd étant à toutes fins détruite et la mission de sabotage de Decker accomplie, c'est Nike qui est ressorti grand vainqueur des Jeux de 1984.

Quant au régime d'apartheid, il s'écroula avec la fin de l'Union Soviétique en 1992, lorsque les États-Unis et le Royaume-Uni n'eurent plus besoin que l'Afrique du Sud protège leurs intérêts miniers de la menace communiste.

Ce pays se démarque maintenant par ses athlètes exceptionnels, frayant leur chemin jusqu'au sommet, et luttant pour leur droit à la différence envers et contre tous.

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