CRITIQUE - «Le bourgeois gentilhomme» de Molière dans une mise en scène de Benoît Brière au TNM

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Benoît Brière à la mise en scène nous propose un Molière sobre dans la facétie. Guy Jodoin endosse le bourgeois gentilhomme dos-à-dos je dirais avec son monsieur Jourdain. Le personnage n’est pas simplement investi, et jusque dans ses potentialités secrètes. Non. En cherchant à faire dire au personnage ce qu’il ne dit pas, la syntaxe de la pensée s’amende sur un seuil. Il y a peut-être un silence. Les mot sont éveillés. La décadente grandiloquence se trouve secouée par la truculente ignorance de ce Jourdain – ou sa jeunesse de bourgeois à l’ère des proches arrivistes.

Il est un de ces nouveaux riches qui n’a pas statut de gentilhomme. C’est une convoitise chez lui qui se fait jour par procuration. Il cultivera l’apparence, l’art couard du maniement des armes, la piètre rhétorique et la pantomime… de la danse. « […] Molière décrit pour l’ « éternité » (c’est moi qui souligne) un type humain universel : le naïf prêt à tout subir pour satisfaire ses idées de grandeur. » Mais surtout… Sa sincérité d’idiot avant la lettre, mal instruite du bon goût, assez peu connaissante d’elle-même dévoile « comme » (c’est tout comme) à son corps défendant le mensonge qui est tramé de bonnes manières et dans l’apparat de l’élégance par le clinquant des oripeaux.

Cette sincérité qui rouspète, houspille… Perplexe dissonance. Les grimaces et simagrées – d’une invisible ironie, presque discrète – préfigurent ici pour plus tard le recours usuel à l’aparté. C’est parce que monsieur Jourdain est pris lui-même au jeu, dans l’attraction, sincère, de celui qui ne sait plus distinguer, du vrai du faux, les faux-semblants.

Pour une énième fois portée à la scène, c’est aussi cela l’éternité du « Bourgeois gentilhomme » : le théâtre d’alors face à la sensibilité d’aujourd’hui. C’est l’impression que m’a fait l’interprétation de Guy Jodoin dans le rôle du personnage, où des époques différentes de l’Histoire du théâtre s’alimentent et s’interrogent toujours. À ce même titre, le détour expressif à l’absence de dialogue en joute oratoire (jouée sincèrement jusqu’au seuil d’une ironie de la farce) qui scellait l’intention de convention de la rhétorique, voit l’identité des conventions se décaler, puis se profiler à l’intérieur du mimétisme assujetti de la parole, l’apparentant un instant, et un peu plus, au ludisme libre d’un Sujet – le détour « si » expressif (d’un Moi à venir inconsistant) – par la saisie d’un caprice d’éloquence à la verve, avant de perdre à nouveau dans la parade du verbe ce qui reste encore au mieux une façon de drame intérieur.

On comprendra que ce commentaire ne passe pas sous silence le mérite de l’éclatante distribution qui a concouru justement à la réussite et à la finesse ci-haut décrite de ce spectacle; il en est en quelque sorte la transfiguration de ce souvenir présent .

Avec : Olivier Aubin, Gary Boudreault, Stéphane Breton, Normand Carrière, Kseniya Chernyshoava, Luc-Martial Dagenais, François-Xavier Dufour, Émilie Gilbert, Christine Harvey, Guy Jodoin, Rénald Laurin, Sylvie Léonard, Stéphanie M. Germain, Nathalie Mallette, Denis Mercier, Nicholas Rousselle, Monique Spaziani, Christian Thomas, Claude Tremblay, Alain Zouvi.

par Jean-Sébastien Boisvert, critique de théâtre et de littérature de Patwhite.com

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